„La musique improvisée dit beaucoup sur la recherche de liberté” - interview avec le contrebassiste Bernard Santacruz

Autor: 
Maciej Krawiec

Il existe un dessin au milieu duquel se trouve un prisonnier qui subit un interrogatoire. Les yeux voilés et les mains liées, il est muet comme une tombe. À côté de lui on voit deux autres hommes dont le premier... joue de la contrebasse et dit au deuxième: „Je crois qu'il va parler maintenant, patron”. Celui-ci lui répond: „Ouais! Chacun se met à parler au cours du solo de la contrabasse”. Ce dessin marrant reflète peut-être les habitudes de l'audience qui écoute du jazz par occasion, sans entrer dans l'effort des artistes. Il est sûr que ce n'était pas ce type du public qui a écouté de la musique contenue sur le triple album de Joëlle Léandre intitulé „Strings Garden”. Il s'y trouve l'enregistrement de la rencontre de la contrabassiste avec le... contrebassiste Bernard Santacruz. Voici la transcription de notre conversation spéciale avec cet artiste dont le pretexte a été fourni par la première dudit album qui vient d'être édité chez Fundacja Słuchaj [„La Fondation Écoute”].

*

Vous avez commencé votre parcours musical par apprendre de la basse électrique en autodidacte. Par quoi cet instrument vous a attiré?

Deux facteurs ont été déterminants. D’une part, c’était l’instrument que j’entendais le mieux à la radio ou sur les disques que nous écoutions à la maison. D'autre part, mon frère ainé m’avait appris à jouer le riff de basse du morceau „What’d I Say” de Ray Charles sur sa guitare. C’était euphorisant! Je le jouais des heures durant en ayant la sensation d’avoir trouvé les clés pour une vie de musique. J’avais onze ans.

À quel moment vous vous êtes tourné vers la contrebasse?

Beaucoup plus tard. J’avais trente ans quand je suis entré au conservatoire d’Avignon. Quand j’ai voulu aborder la musique de jazz – qui était sacrée pour moi – le son de la basse électrique me paraissait beaucoup moins approprié et naturel que celui de la contrebasse. J’ai donc étudié la contrebasse avec Monsieur Joseph Fabre. Plus tard, dans le même conservatoire, j’ai suivi la classe de jazz d’André Jaume. C’est un merveilleux musicien qui m’a beaucoup aidé par la suite.

Quelle musique vous a accompagné à l'époque de votre jeunesse? Quels artistes vous intéressaient alors?

J’ai eu la chance d’être adolescent à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, pour la musique, c’était une époque merveilleuse. J'écoutais alors entre autres Ray Charles, Jimi Hendrix, Otis Redding, Stevie Wonder; Albert Ayler, Gato Barbieri, Carla Bley, Dollar Brand, Anthony Braxton, Don Cherry, Ornette Coleman, John Coltrane, Pharoah Sanders, Archie Shepp, des groupes Art Ensemble Of Chicago, Sun Ra Arkestra et The Temptations... J'aimais aussi la musique classique de Bartók, Messiaen, Penderecki, Ravel, Stravinsky et bien d'autres.

Vous avez étudié chez de tels contrebassistes fameux comme Charlie Haden et Ron Carter. Comment vous vous souvenez de ces expériences?

Ce sont deux rencontres décisives pour moi en tant qu’instrumentiste, en tant que musicien et en tant qu’être humain. Deux personnalités majeures du monde du jazz, ayant chacun développé une approche singulière du rôle de la contrebasse dans ces musiques. D’un côté, le son et l’intuition musicale de Charlie Haden me fascinent. De l’autre, la rigueur presque scientifique de Ron Carter me séduit aussi beaucoup. Ils sont toujours une grande source d’inspiration.

Comment le transfert entre l'éducation et le jeu des compositions vers l'improvisation ouverte s'est-il déroulé chez vous?

Ce fut un processus long, un parcours progressif, le temps de réunir, petit à petit, les parcelles d’un vocabulaire personnel, d’en inventer une grammaire, un langage original, puis d’être capable de raconter avec sincérité des histoires avec ces éléments. L’étude et la pratique de différentes formes musicales ainsi que la composition, enrichissent l’expression et aident à trouver sa direction. Tout cela demande une grande patience et beaucoup de discipline.

Pensez-vous qu'il y ait des différences entre l'approche envers l'improvisation des musiciens américains et ceux de l'Europe?

Je m’abstiendrai d’avoir un avis général sur cette question. Beaucoup de choses entrent en jeu dans l’approche de l’improvisation, la géographie en est un aspect, mais il n’est pas le seul. Je pense notamment au contexte historique, politique et social. C’est une musique qui dit beaucoup sur la recherche de liberté, sur la contestation des hiérarchies, ne serait qu’au niveau du rôle supposé des instruments. C’est une quête de libération, en cela, elle est universelle.

Et en ce qui concerne le jeu solo – est-ce le mode du jeu que vous aimez?

Cela fait plus d’une dizaine d’années que je pratique cette forme spécifique. J’adore me trouver dans cette situation de complète liberté. En règle générale, ce sont les concerts que je prépare le plus intensément, même si, dans le moment du jeu, rien de ce que j’ai travaillé ne ressort. Ce sont le plus souvent des moments de joie, de pure méditation, de lâcher prise.

Vous avez eu la chance de créer avec Frank Lowe, Michael Zerang, Joelle Léandre, Jean-Luc Cappozzo... Est-il facile de s'ouvrir complètement dans chaque rencontre musicale improvisée?

Avec les personnalités que vous citez, cela a toujours été un bonheur total car ils sont exemplaires. Ce sont tous des esprits libres, terriblement humains et fraternels en plus d’être de fantastiques musiciens. Pour répondre plus précisément, je suis d’une nature sociable et n’ai aucune difficulté à aborder avec confiance toutes les rencontres.

L'une de telles rencontres a été enregistrée sur le disque „Strings Garden”. Quels souvenirs gardez-vous de cette soirée-là?

Nous jouons avec Joëlle Léandre depuis la fin de l’année 2013 au sein de l’orchestre franco-américain « Sonic Communion » avec Jean-Luc Cappozzo, Douglas R. Ewart et Michael Zerang. Au sein de cette formation, nous avons à plusieurs reprises expérimenté des passages en duo, ce qui nous donna envie de se retrouver un jour, seuls ensemble. L’enregistrement pour „Strings Garden” est la captation du concert que nous avons fait chez nos amis communs : Christine et Michel Dorbon qui dirigent le label RogueArt à Paris. Je me souviens que nous sommes entrés directement au coeur de la musique. Avec Joëlle comme partenaire il est impossible de faire autrement tellement son énergie, son engagement et sa musicalité sont intenses. C’était un moment de grande concentration, joyeux, ardent, profond et fantasque à la fois, extrêmement fraternel...